Philosophe émérite, spécialisé dans les écrits de l'anti-positiviste austro-allemand Christian Ehrenfels, Pierre Dortiguier est un cas à part dans notre petit monde. Un soir, lors d'un repas au cours duquel, passé minuit, nous dissertions sur les Ennéades de Plotin après avoir causé de la symbolique du chiffre 11 et du personnage de Jésus tel que le décrit Houston Stewart Chamberlain, je l'ai comparé à Pic de la Mirandole, le théologien florentin du XVe siècle censé avoir embrassé tout le savoir de son temps. Dans une disputatio médiévale, il eut fait sensation. 
Il n'est guère de domaines que Pierre n'ait exploré avec une rigueur, une vigueur et une ténacité extra-ordinaires, au plein sens du mot c'est-à-dire en l'écrivant avec un tiret. Peu lui importent ses cheveux blancs, cet éternel chercheur semble s'être donné pour mission de découvrir et maîtriser jour après jour de nouvelles matières, tel un étudiant vénitien désirant épuiser toute la Biblioteca Marciana (l'une des plus impressionnantes d'Italie). 
Si l'on ne sait trop pourquoi il s'est dernièrement entiché du récentisme du Russe Anatoli Fomenko (je parierais que c'est par jeu intellectuel car il est trop fin et pénétrant pour avoir des certitudes chronologiques aussi extravagantes), je l'ai entendu deviser durant des heures, reprenant à peine son souffle, de l'histoire européenne et orientale, du général de Gaulle (qu'il a rencontré), de la dernière guerre et de ses mythes, de l'Antiquité, du comte de Gobineau qu'il admire à raison pour L'Histoire des Perses, de la politique séculairement néfaste des États-Unis, des méfaits du matérialisme sur notre société décomposée, de religion comparée, de mystique rhénane et iranienne, de médecines alternatives, d'astrologie et même du tarot de Marseille ! 
Je ne crois pas beaucoup m'avancer en le qualifiant d'hypermnésique : il est capable de vous raconter l'épopée d'un village silésien que vous ne sauriez situer sur une carte ou vous citer au mot près les textes rares et décisifs qu'il a découverts et traduits en français (pour la première fois de l'histoire, faut-il le préciser !) avec l'élégante décontraction d'un érudit qui ne se soucie pas de briller dans le monde mais dont l'unique objet est de vous faire partager ses lumières. 
Doué d'une pensée en perpétuel mouvement, il saute d'un sujet à l'autre, comme un enfant dans des flaques d'eau, avec l'oeil pétillant et un brio déconcertant qui laisse pantois mais sollicite une attention de chaque instant. On a tous entendu ses éclairants exposés sur les ondes de Radio Téhéran, où il explique la situation internationale mieux qu'un géopoliticien de l'École de Guerre ; on a également apprécié ses interventions témoignant d'une culture encyclopédique dans diverses vidéos diffusées sur le Net. Mais il a peu publié.  Un tort, sans nul doute, car la loi du genre est publish or perish. C'est la première raison pour laquelle son Nietzsche - Ce qu'il n'est pas, ce qu'il découvre (Fiat Lux, septembre 2014) mérite qu'on s'y attarde : il n'y est pas seulement question du "philosophe au marteau", décrypté sous toutes les coutures, mais aussi de la pensée de Pierre Dortiguier lui-même, qui se pose en s'opposant. 
Je le dis d'autant plus volontiers que je ne partage pas sa thèse principale : c'est un grand livre. Un livre difficile, à coup sûr, car exigeant envers son lecteur  (si par moment vous vous perdez dans ce labyrinthe flamboyant, vous retrouverez votre fil d'Ariane au chapitre suivant, car, dans l'apparent décousu de la trame, l'auteur dessine peu à peu des figures dont vous apprendrez, avec un minimum de patience, à saisir les contours). N'importe : sur Nietzsche, cela fait belle heurette que j'avais pas lu, stylo en main, un ouvrage aussi riche et roboratif.  
Sans résumer la démonstration virevoltante de Dortiguier, je peux en dire qu'il s'agit d'une ode à Arthur Schopenhaueur et Richard Wagner que l'auteur entend défendre bec et ongles contre un disciple devenu leur fougueux contempteur : le terrible Friedrich Nietzsche !
On a d'emblée l'impression - et c'est la raison pour laquelle on lui pardonne des éreintements parfois injustes - que ce que notre ami déteste par dessus-tout c'est la notoriété acquise par l'auteur du Zarathoustra dans notre monde parodique, qui l'encense sans le connaître. Autant dire que Dortiguier, en bon lecteur qu'il est, n'a que faire du Nietzsche libertaire présenté par un Michel Onfray qui passe sous silence, pour complaire à ses admirateurs avides de digest et de doctrine apaisante, que son penseur-fétiche conchie la démocratie, l'égalitarisme, la dévirilisation des moeurs et la "moraline" socialisante. Laissant ce philosophe médiatique à sa quête d'audimat, Dortiguier, lui, se paye le luxe de défendre l'honneur d'Élisabeth Förster-Nietzsche, la soeur de son ennemi intime, attaquée de toutes parts depuis près d'un siècle pour cause de national-socialisme avoué ; c'est dire si l'on est loin d'avoir affaire à une perspective molle. Décidé à aller au fond du problème, Dortiguier entend s'attaquer au coeur même de l'oeuvre, voulant montrer les idées que Nietzsche a empruntées à ses prédécesseurs ("la volonté" dont il fit "la volonté de puissance" est un motif métaphysique schopenhauerien) ainsi que les véritables raisons de sa soudaine antipathie à leur égard, incomprises, parce que non académiques, par la plupart des professeurs qui le présentent à leurs élèves. 
Le trépidant germanophile Dortiguier n'est pas tendre avec un Nietzsche "trop français" à son goût, guidé qu'il fut sur ce terrain par le juif Paul Rée qui lui fit connaître les moralistes du Grand Siècle à Sorrente, au pied de Vésuve, dans une splendide bâtisse où ils étaient les invités d'une wagnérienne fanatique, par surcroît féministe, Malwida von Meysenbug ; on pourrait aisément lui rétorquer qu'il suffit de comparer les oeuvres des deux hommes pour se rendre compte de leur différence profonde et de la prééminence de la pensée de Nietzsche sur celle, plate, positiviste et confuse, de son compère, avec lequel, d'ailleurs, il ne manqua pas de se fâcher. 
Dortiguier fait aussi entrer dans le jeu, comme un deux ex machina censé expliquer l'évolution intellectuelle de son anti-héros, une prétendue syphilis qui n'est assurée par aucun document probant : comme sa correspondance l'indique, Nietzsche a commencé à sentir les premiers symptômes de sa maladie fatale durant la guerre de 1870, lors d'un trajet en train qui le conduisait de Gravelotte à Haguenau, bien avant d'avoir connu la moindre expérience sexuelle, s'il en eut jamais (on débat encore de nos jours pour savoir s'il a embrassé sur la bouche l'hystérique Lou Salomé !). Notre ami bute enfin sur la notion de "l'éternel retour" qu'il considère comme une blague ; pourtant Martin Heidegger a écrit deux livres fondamentaux qui en fournissent la clé.
Se sentant l'âme d'un justicier, Dortiguier tente de dynamiter la statue que l'auteur d'Ecce homo s'est lui-même édifiée au détriment, pense-t-il, de ceux qu'il appelait auparavant ses "éducateurs". A-t-il raison, a-t-il tort ? C'est, bien entendu, au lecteur d'en juger. Nietzsche lui-même appelait à être dépassé, et je suis certain qu'il aurait apprécié d'être ainsi mis en contradiction avec lui-même, car sans contradiction il n'y a point, sous nos cieux, de vie qui tienne. 
Dortiguier a toutefois une légère propension à oublier que le marcheur de Sils-Maria, Nice et Venise était un sublime joueur, épris de liberté, abhorrant l'esprit de système et désirant plus que tout au monde, même au mépris de sa santé à laquelle pourtant il tenait farouchement comme tout valétudinaire qui se respecte, faire de sa vie une expérience grandeur nature. C'est cette expérience fantastique, son vécu intérieur autant que sa diététique, qu'il nous conte dans ses livres, sans oublier de souligner au passage - et c'est certainement l'essentiel de ce qu'il nous dit, si on prend la peine de l'écouter sans le juger - que, bien trop souvent, les plus sérieux de nos maîtres, tous, absolument tous et sans exception, sont eux aussi de pauvres êtres humains, trop humains, qui cachent leurs doutes et leurs déboires sous une apparence de sérieux voire de morgue. Le végétarien Schopenhauer, groupie du Bouddha et apôtre de la disparition du "vouloir-vivre", avait un caractère de cochon migraineux qui épouvantait son entourage. Quant à Wagner, leur brouille ne s'explique pas seulement parce que Nietzsche nourrissait une passion coupable pour sa femme Cosima, la fille de Franz Listz. Ne lui connaissant aucune compagnie féminine, le compositeur embaucha en effet un détective privé pour savoir si son ami n'était pas quelque peu inverti sur les bords. Un bon motif de fâcherie ! Le rejet de Wagner par Nietzsche et sa passion subite pour le Carmen Bizet - plus provocatrice que profonde comme il l'avoue au détour d'une phrase alors qu'il entre en crise et comme le prouvent aussi ses propres productions musicales, qui doivent tout aux harmonies du fondateur du Bayreuther Festspiele - provient aussi d'une prise de conscience qui eut lieu aux alentours de 1876, lorsque Wagner célèbre son triomphe en Bavière : le Maître n'était pas toujours à la hauteur de ses héroïques déclamations et son public, composé d'intellectuels de salon et de dames aux parfums capiteux, avait un goût décidément trop bourgeois pour lui, l'homme libre, l'intransigeant aristocrate fuyant une société lourde pour s'alléger en altitude.
J'aimerais que pour son prochain livre, notre ami se plonge dans l'oeuvre du "traditioniste" italien Julius Evola, qui se définit dans Le Chemin du Cinabre comme "apollinien et dionysien", et qui a tenté toute sa vie de faire coïncider, dans une magistrale synthèse aux bases solides, les conceptions transcendantes platoniciennes avec le combat de Nietzsche contre les factices arrières-monde et la morale fade. 
Pour Nietzsche, n'oublions pas que seul le "Dieu moral" est mort ("nous l'avons tué !"), non point le Dieu de la métaphysique ; et ce "Dieu moral" est celui du christianisme luthérien dans lequel il a baigné durant son enfance très sage. Nietzsche avait la plus haute considération pour le Christ, qu'il définissait comme"le seul vrai chrétien" ayant jamais existé sur terre. L'Imitation de Jésus Christ dit-elle autre chose ? Sur ce point, il partageait l'avis de Schopenhauer. Et de Wagner. J'insiste sur ce détail, car, que voulez-vous, je suis l'un de ceux qui se permettent d'apprécier ces trois illustres personnages en même temps, sans me soucier de leurs petites et grandes querelles qui ne sont que l'écume d'un monde englouti. Pourquoi se priver ! Mon état d'esprit est celui de Vingt ans après d'Alexandre Dumas. Revenir de temps en temps sur d'anciennes disputes, comme nous y invite Pierre Dortiguier, a pour intérêt principal de nous faire penser contre ces géants, et forcément aussi avec eux. C'est ce qui compte.
 
Paul-Éric Blanrue
 
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